News - 27.06.2014

Que propose le Livre blanc d'un groupe d'intellectuels et universitaires Tunisiens

Ils ne pouvaient rester les bras croisés face aux risques de plus en plus dangereux qui menacent l’Etat en Tunisie. Un groupe d’une trentaine d’intellectuels, universitaires et personnalités politiques indépendantes, avec en tête de liste des signataires Mustapha Kamel Nabli, ancien directeur à la Banque mondiale et gouverneur de la BCT, vient de un "Livre blanc", véritable cri d’alarme, mais aussi pouvant servir de plateforme de réflexion pour les acteurs politiques. La liste des signataires figure à la fin de cet article.

Le Livre blanc décrit l’embarras du Tunisien face au quotidien pressant, la crainte de l’avenir et le laisser aller vis-à-vis de l’Etat, l’empêtrement de l’action politique et des partis et la dislocation du tissu social et des valeurs éthiques. Il appelle à la concentration des efforts sur l’édification de l’Etat civil et démocratique, la consolidation du lien national, à commencer par la culture et en épargnant l’école des tiraillements partisans et la propagation de l’esprit civique et de la culture de la paix ainsi que le bannissement des divisions. Aussi, les auteurs de ce livre blanc recommandent de faire face à la violence et au terrorisme en ciblant leurs dimensions idéologiques, psychologiques, sociales et sécuritaires. Ils considèrent que les prochaines élections seront déterminantes et estiment urgent de traiter les aspects économiques, sécuritaires et sociaux.

La version en langue arabe a été publiée dans le quotidien Al Maghreb et une traduction en langues francaise et angalise sera bientôt disponible. Une synthèse est publiée ci-après:

« Cette forme d’expression, le "Livre blanc", indiquent ses auteurs a été choisie par ce groupe afin que leur point de vue ne soit pas considéré comme un simple « appel » ou une simple « lettre ouverte» adressée à l’opinion publique, ni comme une « motion » définissant une liste d’exigences. Ce document se veut un « Livre blanc », d’abord  parce que ses initiateurs s’expriment en partant d’une perspective Citoyenne—qui est la plus noble et la plus globale---qui dépasse l’étroitesse  des partis pris, des appartenances  politiques voire professionnelles. Ensuite, ce document se présente comme un « Livre blanc » qui, plutôt que de se limiter à la description des maux dont a souffert le pays avant la Révolution et qui ne cessent de s’aggraver depuis, apporte des propositions de solutions qui peuvent contribuer à la sortie de l’impasse dans laquelle il se trouve. Enfin, c’est un «Livre Blanc» qui, sans attribuer la responsabilité à quiconque en particulier, exige que le citoyen soit au faite sur les causes réelles qui ont conduit le pays à cette crise.
 
Ce «Livre Blanc» constitue un cri de détresse en vue du salut de l’Etat tunisien, un appel pressant pour le libérer de la situation tragique dans laquelle il s’est trouvé confiné. Cette situation alarmante a eu des retentissements sur la psychologie du citoyen tunisien souffrant actuellement de déception et de désillusion qui le condamnent à l’indifférence. En effet, si, avant la révolution, on ne cessait de ressasser la notion d’Etat de droit et des institutions essentiellement dans le but d’opprimer le citoyen, après la révolution, ce concept est désormais utilisé pour déconstruire l’Etat lui-même. Ce sont les raisons pour lesquelles s’impose, aujourd’hui, une priorité absolue : la restauration des rôles politique, régulateur et éthique de l’Etat. Une restauration devant commencer, insiste-t-on, par une réforme de l’instance judiciaire qui devrait acquérir toute son indépendance, œuvrer à parfaire la formation des juges et à améliorer leur compétence professionnelle. L’avenir de la Tunisie et le sort de la révolution en dépend et ne peuvent être assurés que par un système judiciaire performant et indépendant, ce qui requiert l’intégrité morale, la formation scientifique et la compétence professionnelle.
 
Les auteurs du Livre Blanc estiment qu’à l’origine de la décadence actuelle, se trouvent des problèmes essentiels relatifs aux questions de la culture, de l’éducation, de l’information et de la sécurité.
 
En ce qui concerne la culture, pour les auteurs, il s’agit de lui assigner la mission de sauvegarde les fondements constitutifs de l’identité nationale, et de renforcement de l’aspiration du citoyens à l’esthétique de la beauté et le rejet de la laideur, de même que sa libération de toute forme d’oppression et d’étouffement. Quant à la question éducative, elle revêt, aux yeux des signataires, une importance capitale, étant donné son impact sur la formation des générations futures, ce qui rend nécessaire la reconnaissance de l’autonomie de l’Ecole de la République, qu’il s’agisse des jardins d’enfants jusqu’à l’Université, et de les protéger de toutes les formes d’interférence liées à la compétition politique. Le système éducatif ne doit obéir par principe qu’à ses propres exigences pédagogiques et scientifiques.
 
Aussi est-il urgent, martèlent les signataires de ce document, de mettre fin à l’anarchie qui a envahi les milieux scolaires et culturels, de fermer dans l’immédiat, toute “école”, tout “koutèb” et toute faculté nouvellement constituées dans l’illégalité et ne répondant pas aux critères scientifiques, pédagogiques et sanitaires tels que définis pat les règlements en vigueur.
 
Conformément au principe de l’indépendance, poursuivent les auteurs, la Tunisie est en droit de se réjouir de l’affranchissement du journaliste de la soumission à laquelle il était astreint des années durant, se donnant ainsi le moyen de faire preuve de ce dont il est professionnellement capable. Toutefois, sa mission est appelée à se hausser davantage au rang des nobles tâches qui lui sont  aujourd’hui confiées : faire prendre plus conscience aux citoyens des objectifs de la Révolution, à savoir l’emploi, la liberté et la dignité nationale, et leur faire connaître les dangers qui guettent la Nation et  la Révolution, provenant en particulier de ceux qui se déguisent derrière l’évocation des principes de la liberté d’association, de pensée et  d’expression. Il s’agit pour le journaliste de défendre la déontologie de son métier tout autant que de défendre les valeurs de liberté, d’égalité et de progrès.
 
Quant à l’affaire sécuritaire, elle occupe une place majeure. Le « Livre Blanc » appelle   à faire converger les efforts fournis en la matière en vue d’une meilleure coopération avec nos voisins maghrébins. La recrudescence du terrorisme appelle à doter, urgemment, les forces armées, de la sécurité intérieure et la douane de toutes les ressources humaines, financières, logistiques et juridiques adéquates, en vue de leur donner les moyens de protéger les frontières de toute violation et de faire face, à l’intérieur, à toutes les formes de laxisme et de transgression  des prérogatives  de l’Etat. Il est impératif à ce que tout citoyen ou association de la société civile apporte tout soutien possible en vue de gagner notre lutte contre le terrorisme. L’efficacité de cette action requiert, selon les auteurs de ce Livre Blanc, la création d’une institution sécuritaire moderne quant à sa structure et républicaine quant à son éthique et à sa fonction ; et qui serait soutenue par une agence nationale des renseignements et de la sécurité globale.
 
Le devoir national oblige à prendre convenablement soin des blessés des forces armées et de sécurité et à prendre en charge, comme il se doit, les familles de nos martyrs, victimes de la lutte contre le terrorisme. Cette cause ne saurait être gagnée qu’en attaquant les cause du mal, et partant, en tarissant ses sources matérielles et en démantelant ses bases idéologiques : bloquer son financement en luttant contre le commerce illicite, et reprendre en main toutes les mosquées, tous les lieux de prière confisqués par les apôtres de la culture de la haine, de la pensée obscurantiste, et par les hors la loi.
 
Les auteurs du Livre Blanc mettent en garde contre la tentation de ne pas écouter suffisamment la Jeunesse Tunisienne éduquée et consciente, fer de lance de la Révolution et ferment des temps à venir. Ils considèrent que cela constitue une des missions essentielles de l’Etat dans tout ce qu’il entreprend. Par ailleurs le Livre Blanc n’a pas été en mesure de couvrir suffisamment les questions économiques et sociales à cause de leur complexité, de leur difficulté et de la lourdeur de l’héritage. Il a été en mesure seulement d’appeler à mettre ces questions de manière appropriée et dans leur globalité sur la table par l’ensemble des composantes économiques et sociales du pays. Ils mentionnent, cependant, que d’ores et déjà l’Etat est tenu d’exercer son rôle régulateur et législatif dans trois directions principales. La première consiste à concilier entre l’objectif de sauvegarde de l’indépendance et la souveraineté dans les décisions nationales et les choix d’ouverture sur l’économie mondiale et ce que cela offre comme possibilités pour le développement. La deuxième est de trouver un équilibre dans les choix économiques entre la nécessité de promouvoir la liberté d’entreprendre qui permet la création des richesses et des opportunités d’emploi d’un côté et la réalisation du maximum d’équité et de justice sociale d’un autre côté. Finalement l’exigence aujourd’hui est de donner au développement des régions de l’intérieur l’attention nécessaire en vue de mettre fin à une période de privations qui trop duré.
 
Restaurer le statut de l’Etat dans la société ainsi que ses fonctions politiques, éthiques et régulatrices sont un réquisit nécessaire autant au salut du pays qu’à la réalisation des étapes restantes du processus de transition démocratique, notamment la réussite des prochaines élections législatives et présidentielles, un moment crucial pour l’avenir de la Tunisie. En réalité, l’enjeu des prochaines élections est moins celui du choix d’un gouvernement pour cinq années que celui du choix d’un projet de société et de civilisation. Soit les Tunisiens se réveillent pour sauver leurs acquis et les promouvoir, en premier lieu, l’Ecole de la République, le Code du Statut Personnel, ainsi que l’attachement aux  valeurs de tolérance et d’ouverture, l’adhésion aux principes des droits universels de l’Homme, le respect des accords internationaux et des lois régissant les relations entre les pays, soit ils laisseront la porte ouverte à l’inconnu et ce que peut apporter le processus du chaos créatif, une approche adoptée par ceux qui ambitionnent à un retour vers l’âge de la pierre.
 
Les auteurs du Livre Blanc reconnaissent que la Tunisie ait fait, contre vent et marée, beaucoup de progrès, bien qu’en deçà de ses ambitions en quantité et qualité, et surtout en deçà de ses possibilités. Il tiennent pour un acquis majeur de la Révolution que le peuple ait appris à  défendre lui-même ses acquis, à exprimer lui-même ses ambitions et à obliger l’Etat à les servir, rompant de la sorte avec le statut humiliant de minorité marginalisée pour accéder à un militantisme bien compris et dépasser définitivement l’esprit d’exclusion. Ce sont cette éthique et ces valeurs politiques sur lesquelles peut compter le Tunisien pour réaliser les finalités de sa Révolution, en premier lieu l’emploi qui demeure la priorité des priorités, ainsi que les libertés tant individuelles que sociopolitiques et la dignité nationale, ce qui garantirait le salut éternel du pays ». 

Les signataires

  1. Mustapha Kamel Nabli
  2. Abdeljélil Temimi
  3. Hamadi Ben Jaballah
  4. Abdelmajid Chorfi
  5. Amel Grami
  6. Emna Mnif
  7. Boutheina Ben Jaballah Ayadi
  8. Taoufik Bachrouch
  9. Taoufik Jebali
  10. Hamadi Sammoud
  11. Slim Loghmani
  12. Sonia Temimi
  13. Taher Boussemma
  14. Abdelakder Mhiri
  15. Abdellatif Fourati
  16. Abdelwahab Meddeb
  17. Abdelawhab Mahjoub
  18. Ali Mezghani
  19. Ammar Mahjoubi
  20. Fethi Ben Slama
  21. Faouzia Charfi
  22. Kalthoum Meziou
  23. Mohamed Haddad
  24. Mohamed Kilani
  25. Mohamed Abdennadher
  26. Mohamed Nouri Romdhane
  27. Mounira Chapoutout-Remadi
  28. Neila Sellini
  29. Nasreddine Afrit
  30. Hela Boussemma