Opinions - 22.06.2014

Lutte d'influence sur un tas de cendre

Des quatre organisations nationales qui ont arbitré le dialogue national, il est sans conteste possible que c’est l’Ugtt qui a pris le lead sur les trois autres, même si l’union patronale s’est vu coller la rumeur d’avoir pesé dans le choix du chef du gouvernement.

L’Union générale tunisienne des travailleurs s’est, depuis la révolution, exonérée de son rôle syndical pur, pour s’impliquer dans la vie politique, au grand dam de nombreux partis qui auraient souhaité voir cette organisation voler en éclats sous la pression populaire, liée à la complaisance et au clientélisme longtemps affichés par la centrale et sa direction sous le régime de Ben Ali. L’activisme politique de la centrale est réel, mais il ne saurait être critiqué tant le lien entre le syndicalisme et la politique est étroit et indiscutable.

La difficulté réside principalement dans la compatibilité entre les modes d’action en politique et ceux inhérents à l’activité syndicale. L’action politique suppose une approche responsable qui s’appuie sur le combat des idées et le vote des représentants et des citoyens, alors que l’activisme syndical s’appuie sur des moyens spécifiques qui viennent appuyer la négociation à travers les grèves et les manifestations.

Le danger consisterait à ce qu’une centrale syndicale apporte à ses prises de position politiques des moyens d’action contestataires qui peuvent aller jusqu’au blocage du pays et de son économie, et ce à n’importe quel moment, n’importe quelle occasion. D’autant que l’action revendicative ne permet pas de construire des politiques publiques dont la responsabilité et l’intérêt général  sont les fondamentaux. La défense du seul intérêt des travailleurs n’a jamais dessiné l’ombre d’une politique publique, dans le sens où l’intérêt des travailleurs doit être vu dans un cadre englobant les autres composantes de la sphère économique, investisseurs, promoteurs, chômeurs ou même simples citoyens consommateurs.

Défendre l’intérêt des travailleurs peut même aller à l’encontre du travail, lorsqu’il s’affranchi de l’intérêt de l’entreprise et des autres parties prenantes. Le raisonnement inverse est bien entendu tout aussi valable pour le chef d’entreprise.

L’Ugtt cherche aujourd’hui à engranger les dividendes de la nomination du gouvernement de technocrates, et l’arrogance du présumé faiseur de roi ne se cache plus. Ce serait oublier la contribution des partis politiques et des associations, et les milliers (millions ?) de gens simples sortis dans la rue pour réclamer le départ du gouvernement de la Troïka. C’est même une insulte aux victimes de la révolution et ceux du terrorisme. Sans vouloir réduire le rôle de l’Ugtt ni des trois autres organisations, il ne saurait leur être fait crédit à elles seules de l’issue favorable de la crise de l’été 2013. Ce qui est attendu aujourd’hui, c’est que tous s’engagent dans le dialogue et la réforme avec responsabilité et sans prétendre à des dividendes politiques exorbitants.

La Tunisie a besoin de se remettre au travail, et ce n’est pas le moment de chercher à imposer des préalables au dialogue économique, à réclamer des augmentations salariales déconnectées de toute réalité économique. La valeur non encore créée ne peut être d’ores et déjà distribuée en dehors de toute logique productive, ce serait donner une prime à l’improductivité dans les entreprises. La fonction publique est devenue pléthorique et inefficace, et les recrutements massifs d’agents aussi inutiles que parasitaires sont aujourd’hui supportés par les trop peu nombreux salariés productifs.

Oui il faudra améliorer les salaires des fonctionnaires dans ce pays, oui il faudra améliorer leurs conditions de travail, mais encore faudrait-il que les règles soient respectées, que le travailleur travaille et produise, et que son salaire soit la juste rémunération d’un effort et d’un rendement effectif et non d’une présence hypothétique.

Autrement nous mènerons le pays à la ruine, car personne n’investira demain dans un pays où l’approche économique est imposée par l’opposition permanente et les grèves constantes, où la négociation s’apparente au banditisme, et le salaire à une prime de présence, voire d’absence. Le travail est une valeur essentielle et le redressement du pays doit pouvoir s’appuyer sur de telles valeurs morales trop longtemps bafouées par la dictature.

Certes, il a pu y avoir et il y a eu certainement des excès de la part d’employeurs sur le dos des employés, de l’indécence dans les rentes et les profits, des inégalités dans la répartition de la valeur entre le travail et le capital. Il faut les dénoncer et éviter que cela ne se reproduise, mais cela ne justifie pas pour autant que l’on verse aujourd’hui dans les excès inverses de la contestation systématique et du courtermisme? Ne faudrait-il pas travailler au redressement productif avant d’en réclamer les fruits? Le seul garant de l’intérêt des travailleurs reste la bonne santé de l’entreprise, et jusqu’à preuve du contraire, les syndicats n’ont jamais compensé le moindre dinar aux travailleurs restés sur le carreau, lorsque leur entreprise a fermé ses portes. Elle est la centrale des travailleurs, pas celle des chômeurs.

Il est inadmissible que l’on continue à vivre des épisodes tels que les évènements survenus au siège de Tunisair, et au cours desquels le PDG a été pris pour cible. Cela ne peut que contribuer à affaiblir l’Etat et ses institutions. Il eut été plus heureux de voir les fonctionnaires manifester lorsque la Troïka a noyé (noyauté !) l’administration et les entreprises publiques sous les recrutements de complaisance. Comme il serait utile, par exemple, que la Centrale exprime une position à propos du commerce parallèle, de la contrebande, et qu’elle ne rate pas cette occasion pour être aux côtés de l’entreprise pour défendre l’appareil productif légal, celui qui crée des emplois et paye des salaires et des impôts.

L’Ugtt propose d’engager l’entreprise sur le chemin de la gouvernance participative. Pourquoi pas ? Si l’on entend par cela la responsabilité partagée et l’engagement de tous dans le même sens, celui de l’intérêt général, l’intérêt de l’entreprise. La gouvernance participative, c’est l’engagement par la compétence et la capacité à prendre les bonnes décisions, mais ce n’est pas la cogestion. Il ne faudrait pas confondre l’entreprise avec un kibboutz, n’en déplaise aux nostalgiques du collectivisme.

De même que l’entreprise ne se résume pas à son chef, ni à ses actionnaires, elle ne se résume pas non plus à ses employés. L’entreprise est une entité morale qui a sa vie propre et ses exigences spécifiques. Les bonnes règles de la gouvernance participative consistent à mettre les intérêts particuliers en retrait par rapport à l’intérêt de l’entreprise, et là j’ai un peu de mal à situer la cohérence du discours syndical toujours focalisé sur les augmentations salariales. Parler de gouvernance participative suppose d’intégrer, parmi les acteurs, le client de l’entreprise, vous savez bien celui qui attend son autorisation au guichet, son conteneur à la sortie du port, ses bagages à la descente d’avion, son courrier dans sa boîte aux lettres, des heures et des mois durant.

La question est politique, elle n’est pas syndicale. Le gouvernement est certes engagé sur une feuille de route, mais un gouvernement doit aussi gouverner et les centrales syndicales et patronales ne doivent pas chercher à le mettre sous tutelle ni à définir son agenda. Le moment est venu où tous doivent s’engager pour réclamer plus de responsabilité dans un moment où l’économie doit se reconstruire, pour être plus forte, plus attractive et créatrice de valeur.

Le droit de grève existe et il est inaliénable, mais il ne faut pas entraîner le pays dans la surenchère. Dans le contexte actuel, seul le travail pourra le sauver.

W.B.H.A.

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