Lu pour vous - 10.06.2014

Pluri-culture et Ecrits migratoires

Le Centre de Recherches Méditerranée Canada (CMC), créé par notre compatriote Hédi Bouraoui et  dirigé aujourd’hui par le Professeur Elizabeth Sabiston,  participe d’un bel effort de compréhension et de dialogue des cultures. En effet  il  avait organisé en mai 2012 à l’université York à Toronto un colloque international intitulé  “Pluri-culture et écrits migratoires: une approche interdisciplinaire“.  Les actes de ce colloque viennent d’être publiés par l’Université Laurentienne (Canada) sous la direction  d’Elizabeth Sabiston et Robert Drummond.

Faut-il le souligner? Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion, disait Hegel.  Qu’est-ce donc qui anime aujourd’hui ceux qui,comme ces deux directeurs, s’investissent, corps et âme, dans un travail scientifique d’envergure, sinon  cet esprit d’abnégation et de fraternité, ce feu qui brûle en eux ? Adeptes d’une culture intellectuelle imprégnée d’humanisme et d’altruisme,convaincus que le progrès, la marche vers la lumière, est fruit de l’échange des idées, Elizabeth Sabiston et Robert Drummond n’ont pas ménagé leur peine. En effet, le livre est volumineux (56O pages) et la relecture et la classification des 33 contributions qui le composent,rédigées en français et en anglais,leur ontsûrement causé quelques soucis.

Dans une préface en anglais fort lumineuse, Elizabeth Sabiston, cheville ouvrière de  cet ouvrage, reconnaît tout d’abord que « l’immigration est aujourd’hui un phénomène complexe et problématique»,  vécu sous diverses formes selon les continents et les pays. On ne l’appréhende pas de la même manière en Europe qu’en Amérique du Nord, et plus particulièrement au Canada dont l’approche diffère de celle des U.S.A. Lorsque  l’immigration est volontaire, la cause principale, souligne-t-elle, paraît souvent  d’ordre financier,  mais, en réalité, elle  est également motivée par «des considérations d’ordre politique, social, philosophique et éthique». Par contre, l’aspect culturel est généralement occultéaussi bien chez l’immigré que dans le pays d’accueil, alors que tout immigré porte en lui son héritage culturel spécifique, ou, pour reprendre les mots de Hédi Bouraoui «les sédiments culturels de mon propre bagage». C’est précisément cette interaction culturelle si riche et si variée que ce colloque vise à démontrer.

Dans sa conférence inaugurale, intitulée, ‘Les stéréotypes du jeu à somme nulle et du jeu à somme non nulle dans le contexte de l’immigration: Brésil et modernité/ Canada et postmodernité’, Patrick Imbert, professeur à l’Université d’Ottawa, part du constat sociologique que la pluri-culture ne peut être appréhendée à sa juste mesure  que si on va «au-delà du nationalisme méthodologique» et que l’on délaisse les ‘discourshistoriques’ et autres ‘perspectives historicisantes’ centrés uniquement sur «des points de vue liés au local ou à la différenciation du national par rapport à d’autres perspectives nationales.» Aussi son intervention se base-t-elle sur une analyse méthodique des commentaires d’écrivains portant directement ou indirectement sur des stéréotypes «qui transcendent frontières et époques, ceux de la croyance que la vie est un jeu à somme nulle ou bien un jeu à somme non nulle.»

Dès lors que l’écrit migratoire, ce va-et-vient sans fin entre identité et altérité, devient matière à littérature, qu’il se nourrit de souvenirs longtemps enfouis, et qu’il se confond tout naturellement avec la vie,  il est relativement aisé de relever les multiples facettes de son auteur. C’est ce que le professeur Nicola D’Ambrosio de l’université de Bari (Italie) a tenté de  démontrer  dans son intervention intitulée :’Signes prémonitoires de crise et perspectives d’avenir dans les écrits migratoires de Hédi Bouraoui’. Il faut signaler que le professeur D’Ambrosio connaît fort bien les écrits de notre compatriote : il lui a traduit en effet plus d’uneœuvre, notamment Ainsi parle la Tour CN, Puglia à bras ouverts, Retour à Thyna et sa trilogieCap Nord, Les Aléas d’une odyssée et Méditerranée à voile toute.Etc’est tout naturellement qu’il conclut son intervention en ces termes:
« …Permettez-nous de considérer Hédi Bouraoui le défenseur d’un humanisme qui n’est pas périmé. Un clerc qui n’a pas trahi, un intellectuel engagé, un poète, un romancier, un essayiste, qui n’est jamais resté enfermé dans sa ‘turris eburnea’, loin du monde et des problèmes de l’humanité, dans une neutralité aveugle qu’Orson Wells, dans l’Observer du 13 juillet 1958, considérait comme «l’ennemie de l’art … parce qu’elle nous enlève le sens du tragique.» (p.76)

Abderrahman Beggar,  professeur à l’université Wilfrid Laurier (Canada)s’est penché lui aussi sur l’œuvre de Hédi Bouraoui.  Ce jeune enseignant d’origine marocaine, a déjà consacré à notre poète deux ouvrages scientifiques, L’Epreuve de la Béance.L’Ecriture  Nomade chez Hédi Bouraoui (2009) et L’Ethique et Ruptures Bouraouiennes (2012). C’est dire qu’il sait de quoi il parle. Dans son intervention intitulée ‘Hédi Bouraoui et l’idéal «émigressant», il dépeint notre poète comme le «‘Don Quichotte des temps modernes’(en référence à ses errances entre continents, styles et genres)» (p.99), un iconoclaste constamment conscient des replis et des résistances passives à opposer pour survivre dans un contexte  difficile, jusqu’à inventer le mot-concept d’’émigressence,’ l’essence de la migration. Ce terme, titre d’un recueil de poésie, n’est mentionné qu’une seule fois et « pourtant, précise A.Beggar, comme condensateur d’idées et de principes, il marque l’ensemble des poèmes et touche à l’œuvre dans son intégralité.» (p.100)

“Pluri-culture et écrits migratoires : une approche interdisciplinaire“ est un ouvrage qui frappe par sa richesse et sa diversité. Nombreux sont les phénomènes issus de la migration/immigration, qui y sont analysés, décortiqués et examinés à la loupe. Faut-il s’en étonner? Sur quoi donc se pose le sentiment de la différence pour tout être humain sinon sur le rapport à soi et à l’Autre? Cette problématique n’est-elle pas au cœur de notre condition humaine? Faute d’espace, il nous est impossible de citer toutes les contributions qui l’abordent. Il suffit de dire que lecteur peut dans cette œuvre monumentale découvrir plusieurs écrits sur les problèmes migratoires liés à la France et  au Canada ; des articles sur la littérature migratoire, franco-arabe, africaine francophone, sépharade, ou encore italienne, ainsi que sur l’immigration au féminin et même sur  les rapports transculturels issus des activités artistiques et sportives.

Cet ouvrage est donc loin d’être une énième laborieuse compilation. C’est un travail scientifique approfondi et homogèneportant sur cette marginalité sociologique qu’est l’émigration/immigration.  Il est à lire et à relire, car qu’est donc le progrès humain? N’est-il pas la fin  fondamentale, l’ultime but, de la vie humaine? Et sur quoi se base-t-il sinon sur une pluri-culture où‘paideia (éducation) et diké (équité) se rejoignent indissolublement ?

Pluri-culture et écrits migratoires, Actes du colloque international :“ Pluri-culture et écrits migratoires : une approche interdisciplinaire (UniversitéYork, Toronto, Mai 17-20 2012), sous la direction d’Elizabeth Sabiston et Robert Drummond, Série Monographique en Sciences Humaines 17, Université Laurentienne  (Canada), 560 pages.

Rafik Darragi

 

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