News - 23.05.2014

Sauver Djerba de l'«amnésie»

Lorsque la mémoire vient à être altérée par l’amnésie, ce n’est pas seulement notre histoire que nous reléguons à l’oubli, mais c’est tout notre être, ce qui fait de nous ce que nous sommes qui se trouve ébranlé. (Abdelhamid Larguèche, Historien)

C’est la conclusion amère d’un exposé sans fioritures de style au menu d’une table ronde organisée récemment en marge du pèlerinage annuel de la Ghriba, monument emblématique du patrimoine judéo-tunisien, à laquelle ont pris part historiens, archéologues, architectes, photographes d’Art, journalistes, ainsi que des représentants d’associations de sauvegarde de Djerba, une île dont la diversité culturelle est en voie d’extinction et la mémoire identitaire est menacée d’amnésie.

Certes, la Ghriba s’est imposée aujourd’hui comme «une véritable institution, un lieu de mémoire mondialisé (…), mais ce monument est totalement absent des livres d’histoire ou des manuels scolaires», a admis M. Larguèche, également directeur du Laboratoire Patrimoine, rattaché à l’Université de la Manouba et composé d'enseignants-chercheurs et de doctorants de plusieurs institutions universitaires tunisiennes,

En outre, la poursuite ou la réactivation de ce pèlerinage, «obéit de plus en plus à un usage de tourisme culturel, dit religieux, et continue à déranger, à être le prétexte pour certains (ndlr: fanatiques) à une véritable levée de boucliers, une volonté de rejeter l’autre, de dénoncer un soi-disant complot. La Ghriba est au cœur d’une tension identitaire opposant une partie conservatrice de la société et une autre qui cherche à réconcilier la société avec sa mémoire qui risque de s’évanouir», a résumé l’historien.

M. Larguèche devait ensuite passer en revue les principaux témoignages du patrimoine identitaire de l’île où se sont succédées depuis les temps les plus reculés des communautés multiconfessionnelles, multiraciales, multiculturelles. Des legs aujourd’hui menacés d’être voués à l’oubli ou à la disparition.

Il a ainsi évoqué des communautés méditerranéennes -en particulier des Grecs, dont le meilleur représentant encore présent sur l’île est Laris Kindynis, le descendant d’une famille de marins et de pêcheurs d’éponge de Kalymnos, dans l’Archipel du Dodécanèse, et des Maltais- qui ont peuplé l’île mais qui «risquent de s’évanouir», des métiers et de savoir-faire -dont  la pêche aux éponges, l’orfèvrerie-  qui sont «en voie de disparition, faute de cadres sociaux de transmission», des langues et écritures -dont la langue berbère de guellala ou l’écriture judéo-arabe connue sous le nom du Maallegu- en péril à cause de leur «évacuation de la mémoire savante du pays».

Parmi le riche patrimoine archéologique M. Larguèche a évoqué la stèle de la tolérance édifiée par Ahmed Bey premier en 1846, à la place du tristement célèbre «Borj Errous» qui rappelait le massacre de l’armée espagnole. «Cette stèle est tout simplement oubliée comme lieu de mémoire», a-t-il déploré.

D’autres intervenants devaient s’attarder sur d’autres monuments historiques d’une grande variété, représentés notamment, outre la synagogue de la Ghriba, par le mausolée numide de Henchir Bourgou, le site archéologique de l’antique Meninx, la forteresse turque de Ghazi Mustapha édifiée à l’emplacement d’un ancien ribat des premiers temps de l’Islam, et de nombreuses mosquées d’une grande pureté et originalité architecturales.

C’est d’ailleurs ce riche patrimoine qui justifie, selon les responsables de l’Association de Sauvegarde de l'île de Djerba (ASSIDJE), l’Association Tunisienne Citoyenneté et Libertés (ATCL) et l'Association Chemins Croisés des Civilisations (CCC) l’inscription de Djerba sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

C’est pourquoi, le président de l’ASSIDJE, Naceur Bouabid, a lancé un cri dans son intervention pour que l’île de Djerba, déjà inscrite en 2012 sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO, à l’initiative de l’ex-ministre de la Culture M. Ezzeddine Bachaouch- le soit officiellement».

«C’est une étape déterminante, importante et incontournable, mais sans le consentement de l’Etat tunisien, le Comité du Patrimoine de l’UNESCO ne peut rien faire», a expliqué M. Bouabid, en exhortant la société civile à peser de tout son poids pour que le dossier technique soit présenté à l’UNESCO en juillet 2015 ou en juillet 2016».

«Si nous attendons le consentement de l’Etat, nous risquons d’attendre encore dix ou vingt ans», a-t-il estimé

 

Habib Trabelsi

Tags : Djerba   UNESCO