Opinions - 22.10.2013

Le naufrage d'Ennahdha

Depuis ce jour du 23 octobre 2011 où la branche tunisienne des «frères musulmans» a recueilli 36 % des voix, la Tunisie semble se diriger tout droit vers l’abîme. Incompétence des gouvernants, insécurité, agressions, intimidations, corruption, emprisonnements arbitraires, assassinats, terrorisme, hausse de la pauvreté, chute du tourisme, effondrement du dinar, et bientôt la faillite de l’État : voici le cocktail concocté et administré de force par les «frères musulmans», bien aidés en cela par les «docteurs» Marzouki et Ben Jaâfar. Cela fait plus de deux ans maintenant que je mets en garde ceux qui me lisent contre le danger que représente l’islamisme politique, une idéologie creuse, manipulatrice et sanglante, qui bien souvent ne débouche que sur la guerre civile. L’islamisme est une chimère : le plus tôt les peuples du monde le comprendront, mieux l’humanité toute entière se portera. Mais l’incompétence absolument prodigieuse des «frères musulmans» au pouvoir a fait une victime supplémentaire que peu de personnes identifient comme telle. Cette victime, c’est le parti Ennahdha lui-même.

Ennahdha il y a deux ans

Que l’on se souvienne de ce que l’on disait du parti de Ghannouchi il y a seulement deux ans, juste avant les élections : que ce parti pouvait à lui seul réunir plus de la moitié des suffrages ; que ce parti avait des militants partout, dans chaque ville, dans chaque quartier, dans chaque famille, et dans tous les milieux sociaux ; que ce parti était le parti qui rassurait le plus les Tunisiens ; que ce parti était modéré, sage, responsable et démocrate ; que ce parti était une merveille de discipline, d’où rien ne filtrait, et où les décisions du chef suprême étaient incontestées ; que ce parti pouvait d’un claquement de doigt faire sortir dans la rue des millions de Tunisiens ; que ce parti était le seul capable d’assurer la sécurité du pays ; bref, que ce parti était la Tunisie, son identité et son avenir. Ce discours, tout le monde le tenait : les militants islamistes bien sûr, la plupart des partis politiques tunisiens, les chancelleries occidentales, France, Grande-Bretagne et États-Unis en tête, et les parrains orientaux d’Ennahdha, Qatar, Arabie Saoudite et Israël principalement. Le pire était que ceux qui se taisaient le pensaient également.

Puis les élections eurent lieu le 23 octobre 2011. Malgré de forts soupçons de fraude et d’achat de voix par toutes sortes de «dons» et «faveurs», les « frères musulmans » d’Ennahdha n’obtinrent que 36 % des suffrages, ce qui signifiait que les deux tiers du pays n’avaient pas voté pour eux. Pour beaucoup d’entre eux, et pour Ghannouchi en particulier, ce fut un choc. Les islamistes pensaient réellement obtenir plus de la moitié des voix !

Cette déception fut rapidement compensée par la découverte des ressources financières de l’État, comparables comme l’a avoué un de leur dirigeant dernièrement à une «nuit de noce perpétuelle». Pour eux, le pays devenait un butin, une «ghanima». De l’argent «gratuit» ! De l’argent «illimité» ! De l’argent que l’on pouvait obtenir sans rien faire, sans travailler ! Il suffisait de demander aux institutions internationales, et des milliards en devise se déverseraient sur le pays ! Quel bonheur les militants d’Ennahdha ont-ils dû éprouver ! Et que disait-on de l’opposition à cette époque ? Souvenez-vous : les «zéro virgule», les «déchets de la francophonie», les «mécréants», les « azlem », les « fouloul », les bourgeois «compradores», des misérables créatures qui méprisaient le peuple. Et comme les islamistes et leurs alliés riaient à cette période ! Souvenez-vous de tous ces ténors d’Ennahdha et du CPR, qui paradaient sur les plateaux de télévision, hilares, vociférant et éructant des menaces de vengeance, s’octroyant des salaires généreux, et plaçant leurs proches dans toutes les administrations, payés à ne rien faire. Ils niaient et écartaient d’un revers de main tous les problèmes et risques qui menaçaient déjà le pays, en les qualifiant ironiquement de «fazzaa» qui n’existent que dans la tête de ces « zéro virgule ». L’opposition était K.O. debout, éclatée, éparpillée, divisée, abattue, et dépressive. Souvenez-vous, entre autres, de l’affaire du palais Al-Abdellia: à la télévision nationale, les trois présidents en rang d’oignon récitaient le texte écrit par le majliss ach-choura, et condamnaient, non pas les salafistes qui avaient détruit des œuvres d’art, mais les artistes eux-mêmes, pour «atteinte au sacré». Je crois que jamais dans son histoire, la Tunisie n’est tombée aussi bas que ce jour-là. Les autorités tunisiennes, au lieu de résister aux ordres d’Ennahdha, devançaient les désirs des nouveaux maîtres. En 2012, la Tunisie était en train de se faire coloniser par la racaille islamiste du monde entier. Souvenez vous de ces hordes de prédicateurs hystériques déferlant, via les salons d’honneurs des aéroports, sur une Tunisie éberluée, vociférant et vouant aux gémonies tous les Tunisiens qui croyaient en leur pays, en leur avenir, au Travail, au Savoir et à la Raison, traités avec mépris de « Almaniynes » par les Wajdi Boughnim et consorts. La Tunisie devenait pour eux une terre de prédication et de Jihad. Quelle déchéance ! Quel gâchis !

Pourtant, dès le 24 octobre 2011, le naufrage d’Ennahdha avait commencé. Comment? Tout simplement en décidant, non pas de gérer la phase transitoire en tant que pouvoir provisoire comme promis aux électeurs, mais de tenter de s’emparer de tous les leviers du pouvoirs pour y rester sans limitation dans le temps ; non pas de s’atteler à la tâche pour résoudre les problèmes urgents des Tunisiens, mais en manœuvrant pour changer le mode de vie de la société tunisienne ; non pas de rassurer et de séduire leurs opposants, mais de les écraser ; non pas de récompenser la loyauté de leurs vassaux et serviteurs, le CPR et Ettakatol, mais de les humilier, les rabaissant au rang de supplétifs soumis ; non pas d’organiser des élections rapides, mais de confisquer le pouvoir. Imaginez que les dirigeants d’Ennahdha se soient comportés comme Erdogan en Turquie il y a dix ans : ils auraient promulgué une constitution laïque et progressiste, le monde entier les aurait applaudis, et ils auraient fait un triomphe aux élections suivantes, en augmentant encore leur score de 36 %. Ennahdha serait alors devenu le nouveau RCD, le pivot de la politique tunisienne, le nouveau parti unique, un peu comme l’AKP l’est en Turquie.

Mais ce ne fut pas la voie choisie par les dirigeants d’Ennahdha. À la place, ils décidèrent d’aller à l’affrontement. Ils tentèrent tout d’abord d’imposer la Charîa, de criminaliser « l’atteinte au sacré ». Ils voulurent également instaurer une chambre haute islamique, où des Cheikhs nahdhaouis auraient eu le pouvoir suprême de contrôler le travail législatif et l’action du gouvernement. Ils mirent en place leurs milices, les LPR, tout en protégeant les salafistes, Ansar al-Charia en particulier. Grâce à ces derniers, ils se mirent à agresser tous leurs adversaires réels ou supposés : Les intellectuels, les artistes (N. Bouzid), les athées (condamnation à de la prison ferme), les journalistes (Krichène), les universitaires (la Manouba, Kazdaghli), les médias (le groupe Assabah), les femmes, les syndicats, l’UGTT, les grévistes, Niadaa Tounes, etc. Ils imposèrent leurs thèmes de propagande : Charîa, «Haouiya» (identité arabo-musulmane), rites religieux, polygamie, mariage orfi, école coranique, adoption à interdire, suppression du code du statut personnel, « jihad an-nikah », la liste est infinie et terrifiante. Pendant quelques mois, la Tunisie a vécu le quotidien de n’importe quel pays du Golfe : le néant intellectuel, spirituel et politique, sans les pétrodollars qui permettent de faire passer la pilule.

Aujourd’hui, Ennahdha ne contrôle plus rien

En quelques mois, du fait de cette politique idiote, Ennahdha a réussi la performance magistrale, l’exploit, le prodige de tout perdre. Ils ont tout d’abord manifesté beaucoup de compréhension et de sollicitude à l’égard des auteurs de violences et autres délinquants et contrebandiers, comme s’ils pensaient vraiment pouvoir les utiliser à leur profit ; ils ont laissé détruire l’ambassade américaine (leur alliée la plus solide) par des hordes fanatisées; leur protection des salafistes, considérés jusqu’alors comme les « enfants de Ghannouchi», et leur laxisme sécuritaire ont conduit à l’assassinat de Lotfi Nagdh dans un premier temps, puis de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, les décrédibilisant complètement sur les scènes nationale et internationale. En couvrant les activités des salafistes, ils se sont aliénés l’armée nationale et l’Algérie ; en couvrant les agressions de leurs milices, ils ont perdu le contrôle des forces de sécurité. En ne se préoccupant que de problèmes futiles et soi-disant identitaires, ils ont laissé l’économie du pays s’effondrer, perdant tant le soutien du patronat que la neutralité de l’UGTT. Et en s’attaquant aussi bien aux bourgeois qu’aux ouvriers, ils ont réussi l’exploit unique au monde d’unir le syndicat patronal et le syndicat ouvrier. L’ANC est devenue une coquille vide, une vaste blague qui fait honte au pays tout entier, et que personne n’écoute depuis qu’ils ont trahi la confiance du peuple le 23 octobre 2012, en s’accrochant au pouvoir comme un enfant à son hochet. La présidence de la République est tombée encore plus bas, une farce triste, une machine grotesque à produire du ridicule, qui a fait perdre à la Tunisie le soutien tant des pays maghrébins que de l’Égypte et des États-Unis.

Ennahdha voulait faire de la Tunisie une colonie orientale : même là ils ont échoué ! Plus un seul pays arabe ne considère la Tunisie comme un pays sérieux: ni le Maroc et l’Algérie, qui craignent que le pays ne devienne une base arrière du terrorisme, ni la Syrie, le Liban et l’Irak bien sûr, qui subissent le chaos des djihadistes amis d’Ennahdha, encore moins l’Égypte et l’Arabie Saoudite, engagés dans une lutte à mort contre les frères musulmans du monde entier. Quant au Qatar, son soutien n’a rien rapporté aux nahdhaouis, ni influence ni argent. Ils ont évidemment tout fait pour infiltrer l’État, et surtout le ministère de l’intérieur, espérant constituer une sorte de police parallèle. L’échec est patent. Infiltrer un ministère est un art, que visiblement les islamistes ne connaissent pas. Pour qu’une infiltration réussisse, il faut gagner la confiance de ses subordonnés, ce qu’Ennahdha est incapable de faire. Le vrai pouvoir policier aujourd’hui, c’est le syndicat des forces de sécurité. Le vrai pouvoir militaire aux frontières aujourd’hui, c’est l’armée algérienne, aussi triste cela soit-il. Quelle confiance accorder encore aux gouverneurs nahdhaouis, aux municipalités nahdhaouies, aux infiltrés nahdhaouis : leur incompétence est telle que plus personne ne la nie aujourd’hui. Désormais, les Tunisiens ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

Ennahdha n’est plus un parti

Cette descente aux enfers, une partie de la direction d’Ennahdha regroupée autour de Jebali a tenté de l’éviter, lors du lâche assassinat de Chokri Belaïd. Sincère ou non, la proposition de Hammadi Jebali est mort-née, non pas sous les coups de l’opposition, mais sous les coups de sape et l’acharnement hystérique des faucons d’Ennahdha avec à leur tête le célèbre Rached Ghannouchi. Les adversaires de Jebali avaient-ils agi par habileté et clairvoyance ou simplement par cécité politique et naïveté de novices ? Le fait qu’ils aient raté une occasion unique de sauver la mise montre que la bêtise les accompagne dans tout ce qu’ils entreprennent. Ghannouchi doit s’en mordre les doigts. La succession des déboires de son parti et de ceux de l’ensemble de la confrérie des frères musulmans dans la région, ces derniers mois, lui ont fait comprendre que son mouvement se trouve désormais sur une pente dangereusement glissante. Le naufrage d’Ennahdha pointe à l’horizon proche. Et la peur a changé de camp.

Sinon comment expliquer le désordre et le désarroi qui règnent aujourd’hui dans la maison nahdhaouie ? Cette (ancienne) citadelle n’a plus de véritable chef, seulement des chefaillons qui fleurissent au gré du moment dans un « Majliss Ach-choura » en déshérence. Ghannouchi, jusque-là considéré partout comme le chef suprême d’Ennahdha, n’est plus en mesure de faire respecter ses engagements signés de sa propre main. L’encre de son stylo n’a pas encre séché que le démenti de ses ouailles s’abat sur les salles de rédaction pour nier les engagements du chef. Sa crédibilité dans le pays et à l’étranger est en chute libre. Rien ne va plus pour Ennahdha, rien ne va plus pour Ghannouchi, qui pourtant voulait sauver son mouvement ou ce qu’il en reste. Mais là, c’était sans compter sur l’entêtement et l’obstination du clan disparate d’Ali Larayadh et de ses obligés, dont le sens tactique est aussi mauvais que celui de Morsi.

Les péripéties vécues ces dernières semaines par les participants au dialogue national ne peuvent pas se comprendre sans une bonne lecture de ce qui se déroule chez à Ennahdha. Ennahdha n’a pas de politique, et ne pourrait jamais en avoir une. Nous nous pensions dans l’erreur quand nous ne pouvions pas les comprendre, alors qu’il n’y avait rien à comprendre. Notre erreur majeure fut que nous les croyions meilleurs que les autres militants tunisiens sur les plans de la discipline et de la cohérence. La réalité actuelle prouve qu’il n’en est rien, et qu’ils sont comme les autres, l’incompétence en plus. Il n’y a rien attendre d’eux. Ou bien ils se rangent avec les autres Tunisiens pour agir pour le bien du pays, ou bien ils seront écartés comme en Égypte. La colère gronde dans les casernes et les commissariats, aussi bien qu’à Alger, Le Caire ou Riyadh. Il est dans l’intérêt des adhérents d’Ennahdha eux mêmes que l’initiative du quartet réussisse, et qu’ils quittent le pouvoir le plus rapidement possible. Mais seront-ils un jour capables de le comprendre, non pas l’intérêt de la Tunisie dont ils n’ont que faire, mais simplement leur propre intérêt?

Abdellatif Ghorbal

 

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