News - 29.12.2012

L'Agence TAP entame sa 53e année

L'agence Tunis-Afrique Presse (TAP) entame, ce 1e janvier 2013, sa 53e année d'existence. Celle qui s'achève, aura été celle de la poursuite de l'adaptation aux nouvelles servitudes de l'exercice du journalisme de l'après révolution. Mais aussi celle de nouvelles initiatives destinées à rééquilibrer le budget de l'entreprise. Dès le 3 octobre dernier,  en effet, les dépêches ne sont plus en accès intégral gratuit. Seul le premier paragraphe (appelé le lead dans le jargon des agenciers) est mis en ligne. Le service complet devient payant, sur abonnement mensuel. Cette décision, en fait conforme à la pratique de nombreuses agences de presse dans le monde, traduit cependant une véritable problématique que vit la TAP : quel modèle économique et quels modes de financement, au lendemain de la révolution ?

En effet, la grande question est de savoir si le système d’une agence de presse gouvernementale, dédiée à produire et diffuser la communication officielle du régime en place est encore valable et viable en Tunisie ? Qui la financera en dehors du budget de l’Etat et qui s’en servira, maintenant que la presse est libre, que l’accès à l’information est largement ouvert et que l’internet et les réseaux sociaux exercent leur vive concurrence. Une compétition au moins en termes de célérité, sinon d’instantanéité, texte, image et vidéo en prime ? Bref, avons-nous encore besoin de la TAP et si oui avec quel nouveau concept ?

Pour bien comprendre la situation, il faudrait prendre en considération sa configuration actuelle. L’Agence TAP, fondée le 1er janvier 1961, est constituée en société anonyme dont la quasi-majorité du capital est détenue par l’Etat. Ses ressources proviennent essentiellement d’une dotation d’équilibre servie par le budget public à hauteur de 90%. Le reste est réalisé à partir des abonnements et des maigres produits des services photo. En gros, il s’agit d’un chiffre d’affaires de près de 10 MD dont 9MD sont consacrés aux frais du personnel et aux charges sociales. Il lui appartient de garantir au moins 1MD pour couvrir tous ses autres frais: équipements, maintenance, transport, eau, électricité, télécommunications, assurances et autres.  Au total, l’agence emploie 309 salariés dont 160 journalistes et dispose de 15 bureaux dans les régions. En moyenne, la TAP diffuse par mois près de 1 600 dépêches couvrant l’actualité tunisienne et le double pour l’actualité internationale (reprises d’autres agences). Son service photo effectue 400 reportages et met à la disposition des clients plus de
5 000 photos.

Si jadis, il fallait s’équiper en téléscripteur dédié pour recevoir le fil des dépêches, il suffit  aujourd’hui, avec l’internet, de se connecter, moyennant un code, au site TAP Info. L’abonnement mensuel est de 630D et il est souscrit par les services officiels (présidence, gouvernement, ambassades de Tunisie à l’étranger, gouvernorats, grandes municipalités, etc.), les ambassades accréditées à Tunis, de grandes compagnies et organisations et les médias. Puis, petit à petit, avec le lancement du site web de l’agence, la quasi-totalité des dépêches étaient mises en ligne, sans la moindre restriction d’accès, ce qui permettait de les lire et de les reprendre. Cela faisait d’ailleurs partie du dispositif de la propagande officielle.

Détenant de fait le monopole de l’information de l’Etat, l’agence est devenue non seulement la principale source mais aussi le passage obligé pour les médias, surtout officiels, qui avaient pour consigne juste de reprendre les textes sans rien y changer. Le système consistait, surtout durant les dernières années de la dictature, à réserver la production de l’information officielle et la couverture des activités des dirigeants (du président de la République au gouverneur), par les attachés de presse qui rédigent leurs textes, les soumettent à la validation de leurs chefs et les transmettent à l’agence pour diffusion. Et quand, dans certains cas, des journalistes de l’agence étaient envoyés en reportage, ils étaient «pris en charge» par les attachés de presse. Mais, il faut le reconnaître, des journalistes valeureux s’essayaient sans relâche à s’affranchir de la censure et à faire leur travail correctement, même s’ils devaient se contenter de ne traiter que l’actualité officielle. Du coup, la tâche de la TAP n’était pas particulièrement difficile : une production de base largement assurée à partir des textes officiels reçus, des consignes rédactionnelles très précises mentionnant nettement les lignes rouges à ne pas franchir et cadrant parfaitement le type de photos autorisées et un financement, certes compressé, mais garanti. La priorité des patrons de l’agence n’était autre que de surveiller le respect des consignes.

Tout a changé

Avec la révolution, tout a changé. D’abord, la rédaction s’est immédiatement affranchie de ses boulets. «Ce n’était pas facile du tout, confie à Leaders un témoin. Dès les premières heures, tous les anciens repères habituels ont disparu. De qui prendre les instructions ? Auprès de qui vérifier l’information ? Qui doit valider ce qui sera diffusé? Que faut-il lancer sur le fil ou interdire de diffuser ? Ce qui est merveilleux, c’est que nous avons tous décidé, sans hésitation, à nous prendre nous-mêmes en charge, à définir notre mode opératoire. Les vieux réflexes étaient encore là, on naviguait à vue et apprenait tous à faire valoir les divers points de vue en présence. Le plus dur, c’est surtout de vérifier l’information, de la recouper et de s’assurer qu’elle ne relève pas de l’intox. Le couvre-feu, la disparition de nos interlocuteurs habituels et l’émergence de nouvelles sources ont rendu notre travail encore plus délicat. Mais, c’était un grand défi à relever, une totale reconversion à réussir en nous imposant en agence de presse de service public, professionnelle et indépendante».

Le cap des premiers jours franchi sans grands ratages, il fallait par la suite confirmer la ligne de conduite. Les débats en interne ont été aussi vifs que pluriels. Ce grand immeuble de 5 étages au cœur même du quartier El Manar qui abrite le siège de l’Agence n’était pas à l’abri des vents violents qui le balayaient de toutes parts au risque de le voir chavirer. Un véritable tsunami s’était abattu sur les médias publics, notamment la télé, les radios, mais aussi la presse gouvernementale. Il fallait donc résister en définissant de nouvelles règles et s’y conformant. Mais, les enjeux ne se limitaient pas seulement à cela. Tout est chambardé.

Désormais, il va falloir produire 100% des dépêches et ne plus se contenter de reprendre les textes reçus. Produire veut dire se rendre en reportage, recueillir l’information et la traiter en s’assurant de sa fiabilité et de sa pertinence. Maintenant que l’information est ouverte à tous les médias, l’Agence n’a plus de monopole, ni de longueur d’avance par rapport aux autres organes de presse. Elle doit faire montre, au même titre que ses compétiteurs, de sa propre compétence et de sa réactivité. Dans cette compétition, les autres agences de presse internationales (AFP, Reuters, AP, etc.) qui ont immédiatement renforcé leurs bureaux à Tunis s’imposent en redoutables concurrents. Mais, il y a aussi l’explosion du journalisme citoyen favorisé par les réseaux sociaux et permettant à tout un chacun de publier immédiatement sur le web, ce dont il est témoin. Les téléphones mobiles serviront de caméras et de microphones pour balancer quasiment en direct toute info. Mais, dans cette nouvelle galaxie, le métier de l’agence de presse, c’est-à-dire son professionnalisme, son éthique journalistique et son indépendance, garde toute sa spécificité. A cela, s’ajoute l’importance du réseau de bureaux et de correspondants régionaux permettant à la TAP d’être quasiment le seul média à couvrir l’ensemble du territoire par de vrais journalistes professionnels, bien rodés.

Le service photo de l’Agence perd lui aussi de ses privilèges. L’accès est désormais ouvert aux photographes de presse,  aux présidence de la République et du gouvernement, comme aux divers ministères, Palais de Justice et autres lieux officiels. Là aussi, les agences internationales s’y lancent à fond.

Un impératif de relance

Le nouveau contexte est ainsi bien clair : fin du monopole de l’information officielle, multiplication des sources, profusion de textes et images en libre accès. Du coup, les médias n’éprouvent plus le besoin de s’abonner à la TAP pour y puiser le contenu rédactionnel qui constituait jadis la majeure partie de leurs infos et d’en acheter les photos. Et comme eux, nombre d’institutionnels et autres commencent à tirer le pas pour renouveler leur abonnement. L’impact financier sera immédiat. Chaque abonnement résilié, c’est 630D par mois de moins. La cascade risque d’être vertigineuse. Si les salaires sont, pour le moment, garantis par le budget de l’Etat, où trouver de quoi payer les frais de fonctionnement, mais aussi financer le programme de redéploiement ?

Le réengineering de l’agence TAP exige en effet des investissements incontournables. D’abord, l’acquisition d’un nouveau système éditorial multimédia pour la gestion des produits de l’agence et leur commercialisation. Coût : pas moins de 700 000 D. Mais, aussi, la refonte du portail web, la construction d’une salle de presse, le renforcement des équipes rédactionnelles et techniques et l’extension des bureaux régionaux actuellement au nombre de 15 pour couvrir le reste des 24 gouvernorats.

L’un des plus grands projets et des plus urgents est sans doute celui de la numérisation de la photothèque de l’Agence. Héritière des photos des dernières années de la monarchie beylicale et des premières photos de la République naissante, la TAP se trouve aujourd’hui dépositaire en outre, en 61 ans d’activité, de plus de 2 millions de photos. Un véritable trésor précieux, cependant soumis à de multiples menaces. Jusque-là, les efforts se sont portés pour conserver autant que possible ces fonds historiques, pour la plupart en pellicules et tirage papier, avant l’arrivée du numérique.

L’archivage est rudimentaire, les registres étaient jusqu’à une date récente tenus manuellement. L’exploitation, c’est-à-dire la vente des droits d’utilisation, en Tunisie et à l’étranger, est très réduite. Bref, une situation très précaire qui expose la photothèque à tous les risques et prive l’agence de ses produits en droits de reproduction. C’est dire combien est aussi important qu’urgent le projet d’une numérisation professionnelle, avec tout ce que cela nécessite en constitution de bases de données intégrant les éléments facilitant la consultation, le tri, et le marketing. Mais, si la prise de conscience de  tous ces enjeux est grande au sein de l’Agence, qui s’en préoccupe parmi les nouveaux dirigeants du pays? Tant qu’elle continue à fonctionner, sans créer d’incidents, la TAP ne pose pas problème. Faut-il qu’elle s’arrête pour attirer l’attention des autorités sur son sort? Ou se prendre elle-même en charge ? Lors de sa création, ses pères fondateurs voulaient la doter d’un statut garantissant sa pérennité avec ou sans l’aide de l’Etat. «J’avais pensé à une société anonyme où l’Etat, les journalistes et les médias sont actionnaires, se souvient encore, Hamed Zeghal, alors directeur de l’Information, chargé de créer l’Agence. Je m’étais dit, à la lumière de l’expérience des grandes agences, qu’il ne fallait ni suivre le modèle de l’AFP à 100% propriété de l’Etat, ni celui des agences américaines, à 100% privées. En associant le personnel de l’Agence et ses clients autour de l’Etat, on lui assure un actionnariat solide et, partant, une bonne gouvernance».  Ce concept ne s’est finalement pas réalisé, même si certains journalistes de l’époque et des médias publics ont souscrit au capital. Revient-il aujourd’hui en solution bien appropriée?  Ce qui est certain, c’est qu’une réflexion profonde devrait être menée sur l’avenir de l’Agence TAP. Sans doute, la Tunisie en a besoin aujourd’hui et demain encore plus qu’aujourd’hui, mais avec quel concept et quelle configuration ?

Abdehafidh Aliou

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1 Commentaire
Les Commentaires
demonasir - 30-12-2012 22:20

Quelle cruauté ! Vous vieillissez la TAP de douze années. Elle n'a pas 63 ans, seulement 51. Je le sais, j'y étais.

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