Opinions - 18.12.2012

Discrimination entre les sexes ou les dessous d'un archaïsme dangereux

Il est de bon ton, pour l’islamisme dit moderniste, de reconnaître que la femme est «globalement» l’égale de l’homme. Globalement disais-je, car pour peu qu’on fouine dans le détail des choses, nous sommes confrontés à des formes de résistance persistantes ,bien qu’inavouables, à l’encontre de l’égalité totale entre les sexes proclamée haut et fort par la Charte universelle des droits de l’Homme. D’ailleurs, les contorsions verbales pour éviter la notion d’égalité totale entre les sexes et l’agacement du groupe parlementaire d’Ennahdha à ce sujet nous en disent long sur les tiraillements théologico-politiques qui ont dû traverser ce groupe lors des derniers débats de l’Assemblée nationale constituante sur cette question.

Il y a, pour ainsi dire, des sanctuaires que l’islamisme dans son ensemble n’est pas prêt à concéder au modernisme, comme si la famille constituait, à cet égard, l’ultime corridor de défense contre «l’occidentalisation» forcée des sociétés musulmanes actuelles. Sinon, comment comprendre l’acharnement plus ou moins déclaré à l’encontre du Code du statut personnel, législation sous l’étendard de laquelle la Tunisie a pourtant vécu, plus d’un demi-siècle durant, l’expérience unique en terre d’Islam d’une réglementation avant-gardiste, aussi bien pour la femme que pour la famille ?

La famille traditionnelle comme dernier refuge ,diriez-vous, d’une philosophie, somme toute misogyne? Ou bien la «femme soumise et servile» comme dernier témoin de la famille de type traditionnel ? A mon sens, ces deux expressions se valent car elles rendent compte toutes deux de la gravité du problème tel qu’il se pose à l’islamisme en tant que courant politique ayant la prétention d’instituer une démocratie parlementaire moderniste. Le drame dans tout cela, me semble-t-il, c’est que les prises de position politiques modernistes achoppent depuis plus d’un siècle dans le monde arabo-musulman sur le roc solidifié de la «charia» qui constitue pour beaucoup un legs juridique immuable et un horizon humain indépassable, surtout en ce qui concerne le statut juridico-religieux de la femme et de la famille, tel du moins qu’il a été codifié par le droit traditionnel musulman depuis des siècles.

Or, ce n’est un secret pour personne que le statut juridique de la femme dans le droit musulman traditionnel se distingue nettement des conceptions du droit positif moderne qui stipule, sans l’ombre d’un doute, l’égalité totale de l’homme et de la femme, en conséquence du principe de l’égalité juridique rigoureuse des citoyens dans les démocraties libérales, par-delà toute forme d’appartenance sociale ou de diversité dans les rôles sociaux que les citoyens et les citoyennes peuvent occuper, que ces rôles soient publics ou privés.

Il faut dire que la préséance donnée globalement à l’homme par rapport à la femme dans le droit «charaïque», soit à l’intérieur du noyau familial, soit en relation avec les droits successoraux, constitue à elle seule une pierre d’achoppement politique entre islamistes conservateurs et modernistes laïques, et le présage d’un sérieux clivage politique au sein de l’Assemblée constituante ainsi qu’à l’intérieur de la société.

Mais à cela, il faut ajouter bien évidemment les multiples formes plus ou moins avérées de discriminations lourdes frappant les musulmanes, à commencer par l’usage souvent forcé du voile, les restrictions draconiennes aux libertés individuelles fondamentales, ou les brimades sexistes, à l’exemple des corrections physiques «licites» sans parler de la polygamie, ou de l’interdiction pour les femmes d’accéder à certaines fonctions de la souveraineté, sous prétexte qu’elles sont par principe interdites aux femmes.

Je comprends bien que la fidélité à la loi, dans un système juridique reconnu, quel qu’il soit par ailleurs, engage l’homme au respect du système, ainsi qu’à l’observance de ses injonctions. Point de doute là-dessus.

 Mais il reste néanmoins important de convenir qu’une loi inique par exemple, ou simplement considérée comme telle, perd, de par son iniquité même, toute force de légitimité, quand bien même elle se couvrirait d’une légalité supérieure ou même transcendante.

D’ailleurs, l’esclavagisme, formellement interdit par la Charte universelle des droits de l’homme, est devenu par exemple pour toutes les nations modernes, y compris les nations musulmanes, un crime et une abomination intolérables, bien que l’asservissement de l’homme par l’homme fût dans un passé récent une institution reconnue comme licite par presque toutes les religions,  y compris l’Islam, quand bien même des règles de bienveillance envers les esclaves étaient de mise.

On aura beau invoquer à grand renfort d’arguments la rigueur des déterminations économiques et culturelles des temps passés pour expliquer cette permissivité juridique, considérée universellement aujourd’hui comme un crime, mais rien ne saurait y faire.  On comprend toujours très mal les raisons pour lesquelles les décrets divins puissent être considérés par les islamistes une fois comme immuables et éternels, quand il s’agit de femmes, et une fois comme adaptables et malléables à merci lorsque les intérêts économiques et politiques l’exigent.

En bonne logique, les islamistes doivent ou bien reconnaître que les lois tenues pour immuables peuvent être révoquées et tomber pour ainsi dire en désuétude, comme c’est le cas pour l’institution de l’esclavage, ou bien ils doivent s’abstenir absolument de changer quoi que ce soit à cet ordre juridique «absolu», aussi bien dans l’immutabilité de sa formulation que dans l’impérieuse nécessité de son application, exactement comme le réclament à cor et à cri les salafistes de tous bords, forts de leur formalisme juridique exacerbé et de leur littéralisme intransigeant, et retourner, pourquoi pas, à l’esclavagisme d’antan.

Or, qu’en est-il du statut juridique de la femme en Islam, aujourd’hui, puisqu’il s’agit là aussi d’un statut qui légalise une certaine forme de ségrégation instituée entre les sexes? Mais plutôt que de poser cette question, j’aurais dû peut-être en poser une autre qui devrait interpeller plus d’un musulman d’aujourd’hui, les interrogeant ainsi sur la façon avec laquelle ils reçoivent de nos jours les acquis scientifiques, sociologiques et politiques effectifs qui ont bouleversé de fond en comble les conceptions traditionnelles sur le statut de la femme en tant que telle.

Car, tandis que les sciences naturelles dans leur ensemble, la biologie moderne ainsi que la génétique nous démontrent à tour de bras qu’il n’y a entre l’homme et la femme aucune différence spécifique pouvant entraîner par exemple un déclassement du féminin par rapport au masculin, les islamistes continuent paradoxalement de croire que le dimorphisme sexuel touchant les organes et les fonctions de la reproduction sont des différences qui constituent à elles seules un fondement suffisant pour instituer entre l’homme et la femme une inégalité juridique de façon à légitimer la supériorité juridique de l’homme sur la femme, entraînant du coup une forme «d’infantilisation» sociale et politique de la femme.

En somme, les islamistes persistent à défendre une conception ségrégationniste envers les femmes fondée sur des considérations jusnaturalistes d’un autre âge, alors que pour les sciences modernes, la différence des attributs sexuels n’est qu’une spécialisation organique nécessaire à toute forme de reproduction sexuée qui n’implique donc en rien l’existence d’une «infériorité naturelle» entre l’homme et la femme!

En effet, entre le corpus charaïque du droit musulman tel qu’il a été élaboré dans les diverses écoles juridiques du Fiqh et le socle épistémologique des philosophies anciennes et médiévales, la filiation ne fait plus aujourd’hui l’ombre d’un doute.

Déjà les grandes philosophies de la période hellénique ne faisaient pas la part belle aux femmes.  Platon et, par la suite, Aristote partageaient avec leur époque une conception philosophique où le principe féminin, étant passif par nature, ne peut qu’être subordonné au principe masculin, par nature actif, puisque le rôle de la matrice ne se distingue pas pour eux d’une bonne terre qui nourrit et protège passivement le seul principe de vie digne de ce nom, c’est-à-dire la semence vitale émise exclusivement par le mâle.

D’ailleurs, les philosophes et les scientifiques du Moyen Age, aussi bien en Orient musulman qu’en Occident chrétien, ne firent pas mieux. Tous sans exception ont accrédité la thèse de l’infériorité naturelle de la femme en se fondant justement sur les connaissances préscientifiques de leurs époques qui ignoraient ,cela va de soi, le processus complexe de la contribution égale des gamètes mâles et femelles dans la procréation d’un nouvel être vivant.

C’est aussi simple que cela ! Et soit dit en passant, je ne pense pas que nos fukaha et nos jurisconsultes aient pu échapper à l’effet contraignant des «sciences» de leurs époques respectives, puisque développant eux aussi les mêmes thèses, elles leur étaient donc d’un recours précieux et même déterminant dans l’acceptation et la légitimation de la prétendue inégalité naturelle entre hommes et femmes. En somme, une belle connivence fondée sur une douteuse convenance.

Mais maintenant qu’il est notoirement et universellement reconnu que l’homme et la femme sont, chacun pour soi, des êtres humains à part entière, sans qu’il n’y ait entre eux une disparité essentielle d’aucune sorte pouvant légitimer une ségrégation juridique au détriment de la femme, le temps est peut-être venu pour les musulmans de se mettre au diapason du monde pour reconnaître ce que la Tunisie indépendante a déjà reconnu juridiquement depuis un demi siècle, à savoir que la femme musulmane est l’égale à part entière de l’homme ; son égale de facto et de jure.

On aurait effectivement tout à y gagner, d’autant plus que l’excellence montrée par la femme tunisienne dans tous les domaines qu’elle aborde est en soi un démenti cinglant de la sujétion tutélaire de la femme prônée par un certain islamisme archaïsant.

Je dirais même, si je veux aller plus loin, qu’il est impératif pour notre pays, après la révolution qu’on vient de vivre contre la tyrannie et toutes les formes d’injustice, d’inscrire péremptoirement l’égalité totale de l’homme et de la femme dans la nouvelle constitution, même si nous devions pour cela refonder nos croyances, car les développements économiques, techniques, scientifiques et politiques de la modernité nous contraignent de plus en plus, nous les musulmans, à aller de l’avant vers des solutions qui ne soient pas de simples régurgitations de savoirs révolus et obsolètes, ou de simples postures archaïsantes et faussement dévotes.

C’est à ce prix, me semble-t-il, que nous pouvons espérer voir l’éclosion d’une vraie Renaissance, qui ne soit pas un simple retour mythique aux sources pour des raisons bassement politiciennes, qui s’avèrent de plus hautement dangereuses pour l’avenir de notre nation… Sinon ? Eh bien…sinon, Adieu à la démocratie, car la démocratie sans l’égalité absolue entre les deux sexes, fondement de la citoyenneté réelle, ne sera en vérité qu’une parodie tragicomique de la démocratie.

M.A.H.